Tiqqun – l’autoroute et le dispositif

Quel est le dispositif parfait, le dispositif-modèle à partir de quoi plus aucun malentendu ne pourrait substituer sur la notion même de dispositif? Le dispositif parfait, il me semble, c’est l’autoroute. Là, le maximum de la circulation coïncide avec le maximum de contrôle. Rien ne s’y meut qui ne soit à la fois incontestablement «libre» et strictement fiché, identifié, individué sur un fichier exhaustif des immatriculations. Organisé en réseau, doté de ses propres points de ravitaillement, de sa propre police, de ses espaces autonomes, neutres, vides, abstraits, le système autoroutier représente à même le territoire, comme déposé par bandes au travers du paysage, une hétérotopie, l’hétérotopie cybernétique. Tout y a été soigneusement paramétré pour que rien ne se passe, jamais. L’écoulement indifférencié du quotidien n’y est ponctué que par la série statistique, prévue et prévisible, des accidents dont on nous tient d’autant plus informés que nous n’en sommes jamais témoins, qui sont donc vécus non comme des événements, des morts, mais comme une perturbation passagère dont toute trace sera effacée dans l’heure. Au reste, on meurt beaucoup moins sur les autoroutes que sur les nationales, rappelle la Sécurité Routière ; et c’est à peine si les cadavres d’animaux écrasés, qui se signalent par le léger décrochage qu’ils induisent dans la direction des voitures, nous rappellent ce que cela veut dire de prétendre vivre là où les autres passent. Chaque atome du flux molécularisé, chacune des monades imperméables du dispositif n’a d’ailleurs nullement besoin qu’on lui rappelle qu’il est dans son intérêt de filer. L’autoroute est toute entière faite, avec ses larges virages, son uniformité calculée et signalétique, pour ramener toutes les conduites à une seule : le zéro-surprise, sage et lissé, finalisé à un lieu d’arrivée, le tout parcouru à une vitesse moyenne et régulière. Léger sentiment d’absence, tout de même, d’un bout à l’autre du trajet, comme si on ne pouvait demeurer dans un dispositif qu’happé par la perspective d’en sortir, sans jamais y avoir vraiment été . Au final, le pur espace de l’autoroute exprime l’abstraction de tout lieu plus que de toute distance. Nulle part on n’a si parfaitement réalisé la substitution des lieux par leur nom, par leur réduction nominaliste. Nulle part la séparation n’aura été si mobile, si convaincante, et armée d’un langage, la signalisation routière, moins susceptible de subversion. L’autoroute, donc, comme utopie concrète de l’Empire cybernétique. Et dire que certains ont pu entendre parler d’«autoroute de l’information» sans y pressentir la promesse d’un flicage total ? [>137] Le métro, le réseau métropolitain, est une autre sorte, souterraine cette fois, de méga-dispositif. Nul doute, vu la passion policière qui, depuis Vichy, n’a jamais quitté la ratp, qu’une certaine conscience de ce fait ne se soit insinuée à tous ses étages et jusque dans ses entresols. C’est ainsi qu’on pouvait lire il y a quelques années, dans les couloirs du métro parisien, une longue communication de la ratp, ornée d’un lion arborant une pose royale. Le titre de la notice, écrit en caractère gras autant que pharamineux, stipulait «est maître des lieux celui qui les organise». Qui daignait s’arrêter se voyait informé de l’intransigeance avec laquelle la Régie s’apprêtait à défendre le monopole de la gestion de son dispositif. Depuis lors, il semble que le Weltgeist ait encore fait du progrès parmi les émules du service Communication de la ratp puisque toutes les campagnes sont désormais signées «ratp, l’esprit libre». L’«esprit libre» – singulière fortune d’une formule qui est passée de Voltaire à la réclame pour les nouveaux services bancaires en passant par Nietzsche –, avoir l’esprit libre plus qu’être un esprit libre : voilà ce qu’exige le Bloom avide de bloomification. Avoir l’esprit libre, c’est-à-dire : le dispositif prend en charge ceux qui s’y soumettent. Il y a bien un confort qui s’attache à cela, et c’est de pouvoir oublier, jusqu’à nouvel ordre, que l’on est au monde.

– TIQQUN (2001). «Une métaphysique critique pourrait naître comme science des dispositifs…»*, Tiqqun, no 2 [PDF 96MB], Paris, pp. 136-137 [*Note des auteurs: «Ce texte constitue l'acte fondateur de la S.A.S.C., la Société pour l'Avancement de la Science Criminelle. La S.A.S.C. est une association à but non-lucratif dont la vocation est de recueillir anonymement, classer et diffuser tous les savoirs-pouvoirs utiles aux machines de guerre anti-impériales»]

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